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Interview d’Albert Meister

Pourquoi avez-vous écrit une utopie et non pas un article sérieux ou un pamphlet, pourquoi avoir choisi la forme d’une utopie?

Parce que j’ai rêvé à ça. J’ai beaucoup d’insomnies et je me raconte des histoires comme ça. Beaucoup de mes histoires ont à faire avec des souterrains. J’ai des grands projets dans ma tête, d’irrigation par exemple. Quand j’étais au Pérou, je voyais toute une façon d’irriguer la côte du Pacifique, qui est désertique, avec de l’eau apportée de l’Amazonie par des réseaux de canaux, d’écluses… Et tout ça, j’adorais. On a roulé des centaines de kilomètres dans le désert et je voyais ça, je le voyais. Ici, c’est pareil, j’ai vu ce trou. J’ai encore un autre projet : un grand centre de sport souterrain, une piste de ski …C’est comme ça que m’est venue l’idée de ce centre souterrain.

Quant à la forme, elle me vient d’un ami qui avait dû faire un rapport sur la côte du Languedoc, un rapport de prévision. Il avait écrit à l’imparfait. C’est ce que j’ai repris. Une fois que j’ai eu ça, le reste est parti. En un mois, c’était fait. Pendant qu’ils étaient en train de creuser les fondations. Le Centre Pompidou n’existait pas, mais je connaissais le projet, je m’y intéressais beaucoup, je suis allé voir l’exposition, les maquettes.

Et puis, je connaissais un peu les coopératives et l’autogestion.

Vous pensez qu’il n’y a d’évolution possible que par la prise de conscience individuelle ?

Oui. Personnellement, c’est parce que, à l’origine, je suis parti de positions marxistes, que je croyais beaucoup à la transformation des structures, que j’en suis venu à affirmer une position qui est directement l’inverse et qui pourra passer pour antimarxiste. Car je pense que le système est à ce point bloqué qu’il n’y a pas de possibilité de le réformer. La seule possibilité, c’est de fuir dans les failles, dans les interstices. Et pour vivre dans les interstices, il faut faire sa petite révolution personnelle, il faut essayer de se changer soi­-même.

Vous dites : « La parole ce n’est rien, on nous a toujours eus par la parole, la seule chose qui compte, c’est agir, c’est faire quelque chose. »

Je pense vraiment à une influence, un déterminisme des choses sur l’individu. L’homme qui boit du Coca-Cola, il devient cocacolisé; l’homme qui est devant son appareil de télé, il devient un téléspectateur, avec tout ce que ça signifie. Je pense que ce qui est important, ce qui définit l’individu, ce sont ses actes. Pour en venir à la parole, on se trouve, surtout dans nos pays latins, dans des civilisations de la palabre. Si je critique la parole, c’est surtout en tant que palabre, en tant que discours inutile. C’est « l’écume ». C’est cette écume qui a fait perdre mai 1968, toute cette parole inutile. Une parole qui s’explique comme décharge nécessaire, c’est ce que j’essaie de montrer ; c’est nécessaire qu’il y ait beaucoup de paroles, il faut évacuer toute la saloperie qu’on a à l’intérieur, il faut chier une bonne fois tout ça. Après seulement, on est apte à faire autre chose. On ne peut pas rester toujours dans le discours. Et puis je pense qu’à un moment donné, si l’on veut vivre autrement, il faut essayer de vivre autrement.

L’art dans «La soi-disant utopie…» a-t-il une valeur rédemptrice ? En opposition à la parole…

– L’art, ça permet de faire, c’est le faire. Là aussi, je suis parti d’une réflexion sur l’expérience des groupes de culture populaire. Il s’agissait toujours, en fait, d’aller apporter au peuple les modèles de consommation artistique des élites, on allait dire au peuple : «Voilà ce qui est beau», «Regardez, voilà, ça c’est estimable, allez au Louvre, à telle exposition, et vous apprendrez petit à petit à penser comme vos élites». Et en dessous : «Vous apprendrez ainsi à respecter les hiérarchies et vous perdrez le goût de vouloir les changer». Or, ce discours de culture populaire, on l’a vu, par exemple, avec les maisons de la culture, est en complète faillite. Je pense que si on veut poser le problème de la culture populaire, il faut donner aux gens la possibilité de faire. De faire des trucs, leur faire prendre des pinceaux et qu’ils barbouillent, qu’ils fassent…

Vous dites : «Et peut-être toute la culture n’est qu’un moyen pour arriver à aimer.»
Dans l’utopie, c’est ça. Tout geste social, tout geste culturel, tout geste qui participe à une vie sociale est un geste créateur. Et l’ensemble de ces gestes sont des gestes qui doivent rapprocher. Ça, c’est l’utopie. Évidemment, c’est beau.

J’ai voulu ça, c’est assez conscient. Ces gestes élémentaires, tous ces gestes, sont des gestes d’amour. Mais ce sont des gestes, ce ne sont pas des paroles. Encore une fois, c’est complètement hors du discours sur l’amour.

Là-dedans, il y a mon propre problème. J’ai écrit : «La culture englobe toutes les activités, la fraternité, l’amitié…» Si c’était à réécrire, je dirais d’abord la disponibilité, j’écrirais : disponibilité, fraternité, amitié… Je pense que le premier pas, le pas essentiel, c’est la redécouverte de l’existence de l’autre, de l’autre en tant qu’être et pas en tant qu’instrument, rôle social, etc., de l’autre qui existe, qui a peut-être quelque chose à m’apporter. Et pour percevoir cela il faut être disponible.

Extraits d’un entretien avec Albert Meister paru dans la revue Le Fou parle (no 1, avril-mai 1977) suite à la publication en 1976 de «La soi-disant utopie du centre Beaubourg». La sortie du livre écrit sous le pseudonyme de Gustave Affeulpin aux éditions Ententes, précéda de peu l’inauguration officiel du Centre Pompidou.